Pourquoi le travail prend-il autant de place dans notre vie ?

“Ce n’est qu’un travail. ” La phrase peut sembler raisonnable. Pourtant, lorsqu’une remarque professionnelle nous atteint, lorsqu’une reconnaissance attendue ne vient pas, lorsqu’une évolution nous échappe ou que nous ne nous sentons plus à notre place, ce n’est pas toujours si simple. Le travail semble parfois toucher quelque chose de beaucoup plus profond que notre activité ou notre rémunération.

Pendant près de trente ans dans l’industrie, j’ai moi-même beaucoup investi le travail. J’y ai appris, évolué, rencontré, contribué, pris des responsabilités. La sociologie des organisations m’a ensuite permis de relire cette trajectoire autrement et de comprendre ce que le travail m’avait aussi apporté : une place, des appartenances, de la reconnaissance et une identité professionnelle.

Nous travaillons pour gagner notre vie, bien sûr. Le travail peut également nous permettre d’appartenir, d’être reconnu, de nous sentir utile, de contribuer et d’exister aux yeux des autres comme à nos propres yeux. C’est aussi pour cela que ce qui s’y joue peut parfois nous atteindre si profondément.

Travailler, c’est aussi appartenir

Entrer dans une entreprise, ce n’est pas uniquement occuper un poste. C’est rejoindre un collectif avec son histoire, ses habitudes, ses valeurs, ses règles explicites et implicites. Nous apprenons progressivement ce qui est attendu, ce qui est valorisé et ce qui permet d’être considéré comme un professionnel légitime.

Dans ma première entreprise, cette appartenance a été particulièrement forte. J’ai commencé dans une structure encore petite que j’ai vue grandir. J’y ai beaucoup donné : de l’engagement, des compétences, de la disponibilité, du soutien aux collègues. En retour, j’y ai reçu de la confiance, de l’autonomie, des responsabilités, des relations fortes et de la reconnaissance. J’avais une place dans le collectif.

Avec le recul, je comprends mieux combien cette expérience a participé à ma construction professionnelle. Le travail n’était pas uniquement ce que je faisais : il contribuait aussi à déterminer où j’appartenais et qui j’étais.

Ce sentiment n’est évidemment pas identique pour tout le monde. Mais lorsqu’une personne a construit pendant des années des relations, une expertise et une réputation dans un environnement, changer de travail ou perdre sa place peut représenter bien davantage qu’un simple changement de fonction.

La reconnaissance au travail participe à notre identité

Le travail constitue également un espace majeur de reconnaissance. Une mission que l’on nous confie, un collègue qui sollicite notre expertise, un manager qui nous soutient, un client qui nous remercie ou notre nom cité pour une opportunité nous renvoient une information sur notre valeur dans le collectif.

Renaud Sainsaulieu et Norbert Alter montrent combien l’identité au travail se construit dans les relations. Nous avons une représentation de nous-mêmes, mais celle-ci rencontre continuellement ce que les autres reconnaissent, ou ne reconnaissent pas, de nous.

Nous pouvons ainsi nous sentir compétents et pourtant perdre progressivement notre sentiment de légitimité si notre contribution n’est plus reconnue. À l’inverse, être soutenu, sollicité ou considéré peut renforcer notre perception de notre propre valeur.

C’est pourquoi les questions de reconnaissance ne relèvent pas uniquement de l’ego ou d’un besoin individuel de félicitations. Elles touchent aussi à notre place dans le système social du travail.

 

Le travail nous aide à répondre à la question : « Qui suis-je ? »

Il suffit d’observer une conversation ordinaire. Lorsque nous rencontrons quelqu’un, l’une des premières questions posées est souvent : « Et vous faites quoi dans la vie ? » Notre activité professionnelle devient rapidement une manière de nous présenter.

« Je suis ingénieure. »
« Je suis manager. »
« Je suis enseignante. »
« Je suis entrepreneure. »

Le verbe être n’est pas anodin. Notre métier, notre statut, notre expertise ou notre entreprise peuvent progressivement devenir une composante de notre identité. Les organisations auxquelles nous appartenons contribuent également à cette construction en définissant ce qu’elles considèrent comme compétent, légitime, performant ou souhaitable.

Dans mon mémoire consacré aux femmes ingénieures dans l’aéronautique, j’ai ainsi observé combien les trajectoires professionnelles sont influencées par les normes du collectif, les réseaux, les mécanismes de reconnaissance et les représentations du professionnel légitime. La compétence individuelle compte, mais elle ne suffit pas toujours à expliquer qui obtient une place, une opportunité ou une reconnaissance.

Comprendre son rapport au travail implique donc parfois de regarder simultanément la personne et l’environnement dans lequel son identité professionnelle s’est construite.

Donner et prendre : pourquoi nous donnons parfois bien plus que prévu

Dans Donner et prendre – La coopération en entreprise, Norbert Alter montre que le fonctionnement réel d’une organisation ne repose pas uniquement sur les procédures ou les contrats. Une grande partie de la coopération naît aussi de ce que les personnes acceptent de donner au-delà de ce qui leur est formellement demandé.

Aider un collègue. Transmettre un savoir. Prendre du temps pour résoudre un problème. Partager une information. Soutenir quelqu’un dans une difficulté. Accepter un effort supplémentaire pour permettre au collectif d’avancer.

Ces dons ne donnent pas nécessairement lieu à un retour immédiat ou équivalent. Ils s’inscrivent dans des mécanismes de réciprocité. Nous pouvons recevoir en retour de la confiance, de l’entraide, de la reconnaissance, de l’autonomie, une possibilité d’évolution ou simplement la certitude de pouvoir compter sur les autres.

C’est aussi ainsi que se construit l’attachement à un collectif. Nous donnons parce que nous appartenons au groupe et cette contribution renforce, en retour, notre appartenance.

Pendant une grande partie de mon parcours, j’ai personnellement connu cette dynamique. J’ai donné beaucoup à certaines organisations et j’ai également beaucoup reçu. Tant que cette circulation existait, l’investissement avait du sens.

Quand la reconnaissance ou le contre-don disparaissent

Les choses peuvent devenir différentes lorsqu’une personne continue à donner mais n’a plus le sentiment de recevoir ce qui rendait cet investissement acceptable ou porteur de sens.

Elle peut alors travailler davantage, chercher à démontrer sa compétence, essayer de retrouver sa place, s’adapter, développer son réseau ou changer de rôle. Elle peut parfois interpréter ce qui se passe comme un problème personnel : « Je ne suis plus assez compétente », « Je dois davantage faire mes preuves », « Je manque peut-être de confiance en moi ».

J’ai moi-même traversé cette situation. Lors de mon passage d’un environnement professionnel à un autre, les mécanismes de reconnaissance auxquels j’étais habituée ont changé. J’ai continué à apprendre, à investir de nouvelles missions et à construire de nouveaux réseaux, mais mon rapport à l’organisation et à ma propre identité professionnelle s’est progressivement transformé.

Ce parcours m’a appris une chose essentielle : ce que nous ressentons au travail ne dit pas uniquement quelque chose de nous-mêmes. Cela peut aussi nous renseigner sur la relation entre nos besoins, nos valeurs, notre contribution et le système dans lequel nous évoluons.

Comprendre ce que nous cherchons réellement dans le travail

Lorsque le travail prend beaucoup de place ou qu’une situation professionnelle devient difficile, la première question n’est donc pas nécessairement : « Dois-je partir ? »

Il peut être utile de commencer par comprendre ce que le travail représente aujourd’hui pour nous.

Est-ce principalement :

  • une sécurité et un revenu ;
  • un espace d’apprentissage et de progression ;
  • une source de reconnaissance ;
  • un collectif auquel appartenir ;
  • une manière de nous sentir utile ou de contribuer ;
  • un statut ou une identité auxquels nous sommes attachés ;
  • un espace d’autonomie, de relations ou de réalisation personnelle ?

Les réponses peuvent être multiples et surtout évoluer au cours de notre vie. Ce que nous cherchions à 25 ans n’est pas nécessairement ce dont nous avons besoin à 45 ou 55 ans.

Cette lecture permet également de distinguer plusieurs niveaux. Est-ce encore mon métier qui ne me convient plus ? Mon rôle ? Mon environnement ? Mes relations ? Les règles du collectif ? Mes conditions de travail ? Mes priorités personnelles ont-elles évolué ? Est-ce moi qui ai changé, l’organisation, ou la relation entre les deux ?

Comprendre ce qui se joue pour retrouver du pouvoir d’agir

Lorsque quelqu’un me dit : « Je ne me sens plus à ma place », je cherche donc à ne pas conclure trop rapidement qu’il faut changer de métier, travailler la confiance en soi ou apprendre à mieux s’adapter.

Je regarde la personne, mais également son environnement. Son histoire professionnelle. Ses valeurs. Ses compétences. Ses aspirations. Ses relations. Les formes de reconnaissance présentes ou absentes. Les règles explicites et implicites du système. Les ressources dont elle dispose et les marges de manœuvre qui existent réellement.

Ce regard peut conduire à des réponses très différentes : retrouver une place dans son environnement actuel, faire évoluer certaines relations, poser des limites, développer sa visibilité, négocier une évolution, changer d’équipe, construire une nouvelle trajectoire… ou parfois décider de partir.

L’enjeu n’est pas de moins aimer son travail ou de cesser de s’y investir.

Il est de comprendre suffisamment ce que nous venons y chercher, ce que nous y donnons, ce que nous y recevons et ce que nous voulons désormais préserver.

Mon fil conducteur reste le même : comprendre pour pouvoir choisir, puis agir.

Vous questionnez aujourd’hui votre place, votre trajectoire ou votre rapport au travail ? Un bilan de compétences ou un accompagnement en coaching peut permettre de prendre du recul sur votre situation, sans regarder uniquement ce qu’il faudrait changer chez vous.

Questions fréquentes

Parce qu’il ne représente pas uniquement une activité rémunérée. Il peut également procurer une place sociale, de la reconnaissance, un sentiment d’appartenance, des relations, une expertise et le sentiment de contribuer. Avec le temps, ces dimensions peuvent devenir une partie importante de la manière dont nous nous définissons.
La reconnaissance nous renseigne sur la valeur que les autres accordent à notre contribution et sur notre place dans le collectif. Lorsqu’elle disparaît durablement, l’écart entre la manière dont nous nous percevons et ce que l’environnement nous renvoie peut fragiliser notre sentiment de légitimité et notre identité professionnelle.
La coopération professionnelle repose en partie sur des échanges qui dépassent la fiche de poste : aide, transmission, disponibilité, soutien ou initiative. Lorsque ces contributions s’inscrivent dans une relation de confiance, d’appartenance et de réciprocité, elles peuvent être très satisfaisantes. La situation devient différente lorsque le sentiment de réciprocité disparaît durablement.
Pas nécessairement. Le malaise peut provenir du métier, mais également du rôle occupé, des relations, du management, des conditions de travail, des valeurs du collectif ou de l’organisation. Comprendre ce qui ne convient plus permet d’éviter de confondre trop rapidement changement de métier et changement d’environnement.
Il faut regarder plusieurs dimensions conjointement : ce qui compte pour la personne, ses compétences et aspirations, mais aussi son activité réelle, ses relations, son environnement, les règles du système et ses marges de manœuvre. C’est précisément ce travail de compréhension qui permet ensuite de construire des choix plus conscients et réalistes..
Le diagnostic produit une lecture partagée du système, met en évidence les angles morts et fait apparaître les marges de manœuvre. Il aide ensuite à choisir où agir, avec qui et sur quoi, pour construire une transformation cohérente avec les ambitions de l’organisation et avec ses réalités de terrain.
Share